martes, 14 de abril de 2020

Merci, Madame Cooper (Mark Debrest)

Assis à l'ample terrasse de leur domicile autour d'une table ronde, blanche et spacieuse, Mme Coote, dame automnale aux cheveux rougeâtres qui s'habillait élégamment, regardait sa petite-fille Lisa, une belle jeune de vingt ans, blonde et mince qui, parfois, souffrait de subits accès de mauvaise humeur. Ensuite ses yeux se sont fixés sur le fiancé de sa petite-fille. Il s'appelait Jeff et il était un beau jeune fringant aux cheveux châtains et au regard étrange. Il tremblait un peu. Sûrement les nerfs. C'était la première fois qu'on le lui présentait.
-Je crois que j'ai inventé un nouveau jeu de cartes, Lisa –dit contente Mme Coote qui se trouvait entre les deux jeunes.- Et si on jouait maintenant ?
-Maintenant ?, Aux cartes ? -répondit-elle étonnée.
-Et pourquoi pas ? -répondit Jeff.
-Agité comme tu es ? De plus, ce n'est pas des trucs de vieux ça ? -commenta Lisa un peu nerveuse- Mais nous ne sommes que trois; ça serait très ennuyant. Si tu lui disait à tante Magda, grand-mère ?
-Elle est déjà très vieille. Laissons-la tranquille dans le salon. De plus, je crois qu'elle dort.
-Eh bien, trois personnes pour jouer c'est très ennuyant.-réaffirma-t-elle encore plus énervée.
-Cela n'est pas un problème. Appelons Askill, le valet. Lui, il aime jouer aux cartes autant que moi.
-Je l'appelle -dit Lisa apaisée.
Au bout d'un moment il s'est présenté. C'était un homme d'âge moyen et de calvitie prononcée; bien que son visage, creusé de rides, le faisait plus âgé de ce qu'il était.
-Askill, aimeriez-vous jouer aux cartes avec nous ?
-Madame..., je ne sais pas si je dois...
-Oh, allez Askill, arrêtez vos bêtises !, je sais que vous adorez jouer !
-D'accord Mme Coote, vous êtes très aimable.
-Voilà c'est parfait. Asseyez-vous devant moi, Askill.
-Oui, Madame.
                                                                                                                                           
     Lisa,  qui se trouvait à gauche de sa grand-mère, a pu voir la pendule qui était dans le salon. Elle indiquait, à ce moment-là, quatre heures de l'après-midi.
-Nous jouerons avec les cartes espagnoles. Je distribuerai cinq cartes à chacun -dit Mme Coote.
-Cinq ? -dit Lisa étonnée.
-Oui, Lisa, cinq. Bien que chaque partie n'aura que quatre tours. Ne m'interrompt pas maintenant, je peux me distraire. Alors, le jeu se déroule de la manière suivante : le premier joueur jouera la carte la plus basse; le deuxième doit jouer une autre plus haute; le troisième encore plus haute et le quatrième la plus haute possible. De cette façon le dernier joueur gagnera. Ensuite, on additionnera les numéros de chaque carte et le gagnant aura tant de points. Si, par exemple, le deuxième joueur jouait le même numéro que le premier et le montrait, au moment de compter les points son numéro ne compterait pas. Et voilà tout, compris ?
-Je pense que oui, grand-mère.
-Et toi, Jeff ?
-Parfaitement, Madame.
-Askill ?
-Oui, Madame.
-Eh bien, commençons.
     Mme Coote distribua les cinq cartes à chacun. Sa tante, Mme Magda Peters, depuis son fauteuil, observa la réaction de chacun d'entre eux. Celle de sa nièce, de contrariété; celle de son arrière-petite-nièce, de satisfaction; Askill n'a démontré aucune émotion; celle du jeune Jeff, de sursaut.
-Enfin -soupira Mme Coote-, le premier tour commence. Regardons bien les cartes. Avec attention, avec beaucoup d'attention... Je jouerai en premier, d'accord ? Et après Lisa, vous Askill et Jeff. Avec cet ordre là. Et celui qui gagnera, jouera en premier. Rappelez-vous que les cartes doivent se montrer sur la table, sauf la dernière.
     Le premier tour s'est déroulé de la façon suivante : Mme Coote joua le deux de bâtons; Lisa le quatre d'ors; Askill, le sept d'épées et Jeff, le huit d'ors. Jeff gagna avec vingt-et-un points.
     Le deuxième tour s'est déroulé de cette façon : Jeff joua le six d'ors; Mme Coote, le six de bâtons; Lisa, le huit de coupes et  Askill, le neuf d'ors. Askill gagna avec vingt-trois points.                                                                                                                                
     Le troisième tour a été le plus court : Askill montra le neuf d'épées; Mme Coote, le trois de coupes; Lisa, le roi d'ors et Jeff, le valet d'épées. Lisa gagna avec trente-quatre points.
     Le quatrième tour fut le plus palpitant :
-Maintenant ce serait moi qui devrait gagner, puisque vous avez déjà gagné une partie chacun -dit Mme Coote en plaisantant.
-C'est un jeu très particulier – commenta Lisa- Quand l'as-tu inventé ?
     Mme Coote la regarda quelques instants et lui répondit d'une façon lente et exagérément théâtrale:
-Ça fait très peu...lors d'un de ces après-midi printaniers où l'on se sent seul et on ne sais pas quoi faire...
     Mme Coote repris avec normalité :
-Alors, on continue ?
-Oui, grand-mère. Cette fois-ci c'est moi qui commence.
   Lisa joua le roi d'épées; Mme Coote, le quatre d'épées; Askill, le valet de coupes et Jeff le cavalier de bâtons. Lisa gagna encore une fois avec trente-sept points. C'est elle qui dit surprise:
-J'ai gagné deux parties et je ne peux pas le croire. Ce jeu est moins simple qu'il ne le paraît, grand-mère. Mais il est très court. On ne peut pas jouer une autre partie ?
-Non, Lisa. Ce sera pour une autre fois. Vous devez encore me raconter le voyage que vous avez fait à Paris –dit-elle d'un geste inquiet pendant qu'elle regardait ses cartes.
-Un autre jour vous aurez plus de chance, Mme Coote –dit Jeff pour la consoler.
-Et croire que ce jeu est fruit de mon intellect. La prochaine fois je vous gagnerai tous.
     Les trois sourirent à cause de ce qu'elle avait dit. Ils n'ont pas montré la dernière carte, et entre rires et bavardages ils n'ont pas demandé pourquoi il n'y avait pas un cinquième tour.
     Après, Askill s'est retiré. Mme Coote a parlé vivement avec les deux jeunes. Vers sept heures ils sont partis.
     Quand elle est retournée à la terrasse, elle a rencontré sa tante, Mme Peters qui observait avec curiosité tant les cartes retournées que celles qui ne l'étaient pas. La femme octogénaire était grande, plutôt ronde, aux cheveux blancs, et s'habillait sévèrement en gris.
                                                          
                                                                        *         *         *
                                                                                                                                      
-Tante, après vous m'expliquerez ce jeu bizarre que vous avez inventé.
-Il n'est pas bizarre, Patricia. C'est un jeu très pratique pour certaines observations. Il les confirme.
-Je ne vous comprends pas.
-Écoute et tu le comprendras. Depuis le salon j'ai vu comment vous mangiez et après vous jouiez. J'aime observer les gens... depuis toute petite. Et maintenant retournons les cartes et je te dirai ce qu'elles “disent”.
-Vous ne croyez pas à ce genre de choses, n'est-ce pas ? -dit-elle effrayée.
-Non, non, ma chérie. Je les trouve dangereuses et antinaturelles. Je parle d'autres choses bien plus simples. On n'a pas besoin d'être un illuminé ni d'étudier la signification en elle-même. De plus, les cartes espagnoles sont inoffensives. Celles que vous avez utilisées, c'est Michael, ton petit-fils, qui me les a offertes, juste avant le divorce du prince Andrés... Bien -continua Mme Peters qui regardait sa nièce un peu impatiente- tu veux que je commence par toi, ma chérie ?
-Comme vous voulez, tante.
     Et elle retourna la première carte.
-L'as de coupes... -dit-elle, puis aussitôt elle réfléchit- Tu y allais fort, eh? Bon... hum... je crois que tu as triché... ; même si je le comprends. Tous tes numéros étaient bas.
-Vous avez deviné. J'aurais du la jouer au premier tour, mais je ne l'ai pas fait.
-Ce que je ne comprends pas c'est pourquoi tu devais être la deuxième à jouer. Ça aurait été plus logique qu'après le gagnant, ce soit le joueur de sa gauche qui joue, n'est-ce pas ? -Mme Peters fit une pause pour continuer- Ne le prends pas mal, mais tu as toujours été un peu égoïste, Patricia.
-C'est vrai, tante, mais vous devez le comprendre. Avec les numéros que j'avais, qu'est-ce que vous vouliez ? Que je me ridiculise ?
-Mais c'est seulement un jeu. Tu ne devrais pas le prendre comme ça.
-Oui, je sais, mais je ne peux rien y faire.
-Enfin, c'est la vie. En vérité tu avais des numéros très mauvais. Regardons maintenant la carte de Lisa car je suis très intriguée.
    Ce qu'elle vit ne lui plut pas.
-Je le craignais; elle a laissé le sept d'épées. Elle aurait pu le jouer au deuxième tour, tu sais ? Mais je sais pourquoi elle ne l'a pas joué.
 -Pourquoi ?
-Elle a une phobie maladive des numéros impairs. Quand vous mangiez tous les trois, tu ne t'es pas rendu compte comme elle était nerveuse ? J'ai failli me lever et vous rejoindre.
-Tante, vous allez pas me faire croire que c'est seulement à cause de ça...
-Non, pas seulement à cause de ça; beaucoup d'autres choses, ma chérie, beaucoup d'autres. J'ai vu son visage aujourd'hui et aussi celui d'il y a un mois lors du repas qu'a préparé sa tante Violeta; Nous étions huit et elle était beaucoup plus relâchée. Quand le plat de résistance est arrivé et j'ai vu les cuisses de dinde, je me suis inquiétée. Tu sais bien qu'elle ne les aime pas trop; eh bien, pour que Violeta en se vexe pas, elle a demandé deux petites cuisses, et non pas une, qui aurait été le plus logique. Elle porte deux médaillons autour du cou. Elle ne porte pas de montre. Elle mange toujours à des heures paires et aujourd'hui ça n'a pas été une exception.
-C'est vrai, nous avons mangé à deux heures.
-C'est pour ça que je n'ai pas mangé avec vous, je suis désolée. Trop tard pour moi.
-Mais tante, alors elle est malade !
-Oui, très malade. J'ai parlé avec sa mère ça fait une semaine. Bientôt elle commencera un traitement; ici, à Londres.
-Je ne peux pas le croire -dit-elle stupéfiée.
-C'est dur; mais elle est jeune. Je crois... je crois qu'elle va s'en sortir.
     Mme Coote a pensé quelques instants à sa nièce. La vérité c'est qu'elle remarquait quelque chose d'étrange en elle mais elle ne savait pas quoi. D'un coup elle pensa à cette fois où Lisa avait subitement enlevé un de ses colliers, celui de perles, et les avait comptées minutieusement. Elle s'était mise en colère quand elle avait découvert qu'il y en avait trente-neuf. Elle n'a plus jamais remis le collier et en a acheté un autre à sa place.
-Maintenant c'est le tour d' Askill, tante –dit-elle un peu triste.
-Oui -affirma Mme Peters qui vit la carte et resta silencieuse pendant quelques secondes- Le valet de bâtons.... , lui aussi aurait pu le jouer; au dernier tour, au lieu du valet de coupes. Comme il a souffert, le pauvre Askill ! Il m'a expliqué que son enfance a été très pauvre, triste et malheureuse. Sa mère, qu'il adorait, s'est suicidée. Il a eu une vie très dure. Pauvre homme.
     Un silence angoissant se fit. Ce jeu était en train de devenir un cauchemar.
-Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de tragique en Jeff -commenta Mme Coote inquiète.
                                                                                                                                      
     Mme Peters la regarda tristement. Ensuite elle découvrit la dernière carte.
-J'aurais dû l'imaginer. Coupes. Le quatre de coupes. C'est curieux.
-Je ne comprends rien.
-Peut-être tu n'as pas vu son visage quand tu as servi les boissons au dessert. Tu lui a servi trois verres de cognac sans te rendre compte. Il les a acceptées. Ensuite, presque machinalement, il allait se servir le quatrième. Je crois qu'il a des problèmes avec l'alcool, ma chérie. Ses mains tremblaient, ses yeux semblent malades, il a à peine mangé.
     Elle fit une pause pour ajouter comme s'il s'agissait d'une sentence.
-La dernière carte est celle qui nous indique comment nous sommes ou comment nous nous sentons.
-Je ne crois pas à un telle monstruosité, tante -dit Mme Coote vexée.
-Le temps me donnera raison.
-C'est un jeu bien étrange. Vous êtes sûre que vous l'avez inventé ?
-Oui...-dit-elle avec une voix un peu mystérieuse.
Mme Peters observa sa nièce qui avait un regard provocant. C'est elle qui commenta:
-Je me demande quelle carte auriez-vous laissé. Vous n'êtes pas égoïste, ni tricheuse; ni maniaque; vous n'avez pas beaucoup souffert dans la vie; vous n'avez pas de problème avec l'alcool. Vous devez bien avoir un défaut !
-Bien sûr, comme tout le monde.
     Mme Coote demanda lentement :
-Et ça serait quelle carte, tante ?
-Quand nous ferons une autre partie tu le sauras peut-être. Mais c'est très clair. Sa déduction doit être facile pour toi.
-"Facile ? -pensa Mme Coote- Peut-être l'as d'épées, car un cousin de tante Magda était mort d'un coup de sabre pendant des émeutes en Inde, ou bien le deux d'ors qui pouvait lui rappeler les deux pièces qu'elle avait comme bracelet et qu'elle avait perdu ça faisait longtemps en lui causant un grand ennui”. La vérité c'est qu'elle ne le savait pas. Et elle ne le saurait pas non plus, elle en était convaincue.
-Et que signifient, par exemple....les ors, signifient-ils quelque chose? -demanda Mme Coote intriguée.                                                                                                                                      
-Bien sûr qu'ils veulent dire quelque chose -elle commença à dire lentement- Pour toi, richesse et pouvoir; pour Lisa ce n'est qu'une couleur; pour Askill, par contre, chaleur. Tu n'as pas vu la tête qu'il a fait quand il a joué le neuf d'ors ? Pour lui c'étaient comme neuf soleils brûlants; quant à Jeff, l'aventure, la recherche de l'impossible. Sa lutte.
     Un frisson d'angoisse s'est emparé de Mme Coote.
-Non, ne continuez pas. C'est très dur ce que vous dites, tante.
     Et elle ajouta d'un ton sérieux et d'ennui :
-Je préférerais ne pas savoir ce qu'elles veulent dire pour vous.

                                                  *                   *                     *

     Le lendemain matin, Mme Peters s'est dirigée vers la terrasse comme presque tous les jours et elle rencontra sa nièce qui prenait le petit-déjeuner. Le ciel était un peu nuageux comme le jour précédent.
-Bonjour, Patricia.
-Bonjour, tante Magda. Tu veux prendre quelque chose ?
-Non, merci. J'ai passé une mauvaise nuit.
Mme Coote s'inquiéta :
-Vous vous sentez bien, maintenant ?
-Beaucoup mieux, merci. Tu sais, je pensais à ce que tu m'a dit hier. La carte que je n'aurais pas montré. Je crois que tu es un peu fâchée avec moi, Patricia.
-Non, ce n'est pas vrai.
-Oui, tu l'es. Ça fait très longtemps que je te connais et peut-être sans me rendre compte je le fais mal parfois. A vrai dire nous n'avons pas beaucoup de choses en commun.
     Et elle ajouta explicitement :
-J'ai l'impression que tu es un peu jalouse de moi.
-Alors comme ça, je serais jalouse maintenant ? -lui dit-elle très offensée- Et vous, vous êtes libre de défauts ?
-Tu vois ? Tu t'es rendue compte de ce qui nous est arrivé ? Nous nous sommes disputées à nouveau. Il y a une certaine lutte entre nous. Je sais que, parfois, je fais la maline et cela t'irrite. Alors tu m'attaques et moi j’essaye de me défendre.
     Mme Peters a observé les yeux de sa nièce.
-Tu ne devines pas de quelle carte s'agit-il ?
-Non, tante.
     Un long silence, tendu et mystérieux s'établit.
-Il s'agit.... du deux d'épées -dit Mme Peters.
     Ensuite elle ajouta :
-Je déteste les discussions, Patricia; je ne les supporte pas. Je suis vieille, il me reste peu d'années maintenant. Parfois mes airs de maline m'ont donné plus d'un ennui sans le vouloir. De plus, j'ai offensé la personne que j'aime le plus au monde sans me rendre compte; et cette personne c'est toi, ma chérie.
     Mme Coote la regarda un petit moment puis elle lui sourit. Ensuite elle lui dit très émue:
-J'espère et je désire que nous ne gardions jamais cette carte, ni vous ni moi, tante. À ce propos -commenta-t-elle soudain- La semaine prochaine viennent mon neveu Derek et sa femme. Nous pourrions rejouer, qu'est ce que vous en pensez ? Je suis très intriguée de savoir quelle carte ils ne montreront pas.
-Bon... tu vois....-hésita Mme Peters.
-Il se passe quelque chose ?
-Oui, justement ce soir j'ai eu l'idée d'un autre jeu, mais avec les cartes françaises. 
-Et je peux savoir ce qu'il signifie ? -dit-elle curieuse.
-Non, ma chérie -lui répondit-elle tendrement- attends à qu'ils viennent et quand nous aurons fini la partie et qu'ils seront partis, tu le sauras.

        
                                                                      FIN

viernes, 20 de marzo de 2020

LA DERNIERE CARTE ESPAGNOLE (Mark Debrest)

Assis à l'ample terrasse de leur domicile autour d'une table ronde, blanche et spacieuse, Mme Coote, dame automnale aux cheveux rougeâtres qui s'habillait élégamment, regardait sa petite-fille Lisa, une belle jeune de vingt ans, blonde et mince qui, parfois, souffrait de subits accès de mauvaise humeur. Ensuite ses yeux se sont fixés sur le fiancé de sa petite-fille. Il s'appelait Jeff et il était un beau jeune fringant aux cheveux châtains et au regard étrange. Il tremblait un peu. Sûrement les nerfs. C'était la première fois qu'on le lui présentait.
-Je crois que j'ai inventé un nouveau jeu de cartes, Lisa –dit contente Mme Coote qui se trouvait entre les deux jeunes.- Et si on jouait maintenant ?
-Maintenant ?, Aux cartes ? -répondit-elle étonnée.
-Et pourquoi pas ? -répondit Jeff.
-Agité comme tu es ? De plus, ce n'est pas des trucs de vieux ça ? -commenta Lisa un peu nerveuse- Mais nous ne sommes que trois; ça serait très ennuyant. Si tu lui disait à tante Magda, grand-mère ?
-Elle est déjà très vieille. Laissons-la tranquille dans le salon. De plus, je crois qu'elle dort.
-Eh bien, trois personnes pour jouer c'est très ennuyant.-réaffirma-t-elle encore plus énervée.
-Cela n'est pas un problème. Appelons Askill, le valet. Lui, il aime jouer aux cartes autant que moi.
-Je l'appelle -dit Lisa apaisée.
Au bout d'un moment il s'est présenté. C'était un homme d'âge moyen et de calvitie prononcée; bien que son visage, creusé de rides, le faisait plus âgé de ce qu'il était.
-Askill, aimeriez-vous jouer aux cartes avec nous ?
-Madame..., je ne sais pas si je dois...
-Oh, allez Askill, arrêtez vos bêtises !, je sais que vous adorez jouer !
-D'accord Mme Coote, vous êtes très aimable.
-Voilà c'est parfait. Asseyez-vous devant moi, Askill.
-Oui, Madame.
                                                                                                                                           
     Lisa,  qui se trouvait à gauche de sa grand-mère, a pu voir la pendule qui était dans le salon. Elle indiquait, à ce moment-là, quatre heures de l'après-midi.
-Nous jouerons avec les cartes espagnoles. Je distribuerai cinq cartes à chacun -dit Mme Coote.
-Cinq ? -dit Lisa étonnée.
-Oui, Lisa, cinq. Bien que chaque partie n'aura que quatre tours. Ne m'interrompt pas maintenant, je peux me distraire. Alors, le jeu se déroule de la manière suivante : le premier joueur jouera la carte la plus basse; le deuxième doit jouer une autre plus haute; le troisième encore plus haute et le quatrième la plus haute possible. De cette façon le dernier joueur gagnera. Ensuite, on additionnera les numéros de chaque carte et le gagnant aura tant de points. Si, par exemple, le deuxième joueur jouait le même numéro que le premier et le montrait, au moment de compter les points son numéro ne compterait pas. Et voilà tout, compris ?
-Je pense que oui, grand-mère.
-Et toi, Jeff ?
-Parfaitement, Madame.
-Askill ?
-Oui, Madame.
-Eh bien, commençons.
     Mme Coote distribua les cinq cartes à chacun. Sa tante, Mme Magda Peters, depuis son fauteuil, observa la réaction de chacun d'entre eux. Celle de sa nièce, de contrariété; celle de son arrière-petite-nièce, de satisfaction; Askill n'a démontré aucune émotion; celle du jeune Jeff, de sursaut.
-Enfin -soupira Mme Coote-, le premier tour commence. Regardons bien les cartes. Avec attention, avec beaucoup d'attention... Je jouerai en premier, d'accord ? Et après Lisa, vous Askill et Jeff. Avec cet ordre là. Et celui qui gagnera, jouera en premier. Rappelez-vous que les cartes doivent se montrer sur la table, sauf la dernière.
     Le premier tour s'est déroulé de la façon suivante : Mme Coote joua le deux de bâtons; Lisa le quatre d'ors; Askill, le sept d'épées et Jeff, le huit d'ors. Jeff gagna avec vingt-et-un points.
     Le deuxième tour s'est déroulé de cette façon : Jeff joua le six d'ors; Mme Coote, le six de bâtons; Lisa, le huit de coupes et  Askill, le neuf d'ors. Askill gagna avec vingt-trois points.                                                                                                                                
     Le troisième tour a été le plus court : Askill montra le neuf d'épées; Mme Coote, le trois de coupes; Lisa, le roi d'ors et Jeff, le valet d'épées. Lisa gagna avec trente-quatre points.
     Le quatrième tour fut le plus palpitant :
-Maintenant ce serait moi qui devrait gagner, puisque vous avez déjà gagné une partie chacun -dit Mme Coote en plaisantant.
-C'est un jeu très particulier – commenta Lisa- Quand l'as-tu inventé ?
     Mme Coote la regarda quelques instants et lui répondit d'une façon lente et exagérément théâtrale:
-Ça fait très peu...lors d'un de ces après-midi printaniers où l'on se sent seul et on ne sais pas quoi faire...
     Mme Coote repris avec normalité :
-Alors, on continue ?
-Oui, grand-mère. Cette fois-ci c'est moi qui commence.
   Lisa joua le roi d'épées; Mme Coote, le quatre d'épées; Askill, le valet de coupes et Jeff le cavalier de bâtons. Lisa gagna encore une fois avec trente-sept points. C'est elle qui dit surprise:
-J'ai gagné deux parties et je ne peux pas le croire. Ce jeu est moins simple qu'il ne le paraît, grand-mère. Mais il est très court. On ne peut pas jouer une autre partie ?
-Non, Lisa. Ce sera pour une autre fois. Vous devez encore me raconter le voyage que vous avez fait à Paris –dit-elle d'un geste inquiet pendant qu'elle regardait ses cartes.
-Un autre jour vous aurez plus de chance, Mme Coote –dit Jeff pour la consoler.
-Et croire que ce jeu est fruit de mon intellect. La prochaine fois je vous gagnerai tous.
     Les trois sourirent à cause de ce qu'elle avait dit. Ils n'ont pas montré la dernière carte, et entre rires et bavardages ils n'ont pas demandé pourquoi il n'y avait pas un cinquième tour.
     Après, Askill s'est retiré. Mme Coote a parlé vivement avec les deux jeunes. Vers sept heures ils sont partis.
     Quand elle est retournée à la terrasse, elle a rencontré sa tante, Mme Peters qui observait avec curiosité tant les cartes retournées que celles qui ne l'étaient pas. La femme octogénaire était grande, plutôt ronde, aux cheveux blancs, et s'habillait sévèrement en gris.
                                                          
                                                                        *         *         *
                                                                                                                                      
-Tante, après vous m'expliquerez ce jeu bizarre que vous avez inventé.
-Il n'est pas bizarre, Patricia. C'est un jeu très pratique pour certaines observations. Il les confirme.
-Je ne vous comprends pas.
-Écoute et tu le comprendras. Depuis le salon j'ai vu comment vous mangiez et après vous jouiez. J'aime observer les gens... depuis toute petite. Et maintenant retournons les cartes et je te dirai ce qu'elles “disent”.
-Vous ne croyez pas à ce genre de choses, n'est-ce pas ? -dit-elle effrayée.
-Non, non, ma chérie. Je les trouve dangereuses et antinaturelles. Je parle d'autres choses bien plus simples. On n'a pas besoin d'être un illuminé ni d'étudier la signification en elle-même. De plus, les cartes espagnoles sont inoffensives. Celles que vous avez utilisées, c'est Michael, ton petit-fils, qui me les a offertes, juste avant le divorce du prince Andrés... Bien -continua Mme Peters qui regardait sa nièce un peu impatiente- tu veux que je commence par toi, ma chérie ?
-Comme vous voulez, tante.
     Et elle retourna la première carte.
-L'as de coupes... -dit-elle, puis aussitôt elle réfléchit- Tu y allais fort, eh? Bon... hum... je crois que tu as triché... ; même si je le comprends. Tous tes numéros étaient bas.
-Vous avez deviné. J'aurais du la jouer au premier tour, mais je ne l'ai pas fait.
-Ce que je ne comprends pas c'est pourquoi tu devais être la deuxième à jouer. Ça aurait été plus logique qu'après le gagnant, ce soit le joueur de sa gauche qui joue, n'est-ce pas ? -Mme Peters fit une pause pour continuer- Ne le prends pas mal, mais tu as toujours été un peu égoïste, Patricia.
-C'est vrai, tante, mais vous devez le comprendre. Avec les numéros que j'avais, qu'est-ce que vous vouliez ? Que je me ridiculise ?
-Mais c'est seulement un jeu. Tu ne devrais pas le prendre comme ça.
-Oui, je sais, mais je ne peux rien y faire.
-Enfin, c'est la vie. En vérité tu avais des numéros très mauvais. Regardons maintenant la carte de Lisa car je suis très intriguée.
    Ce qu'elle vit ne lui plut pas.
-Je le craignais; elle a laissé le sept d'épées. Elle aurait pu le jouer au deuxième tour, tu sais ? Mais je sais pourquoi elle ne l'a pas joué.
 -Pourquoi ?
-Elle a une phobie maladive des numéros impairs. Quand vous mangiez tous les trois, tu ne t'es pas rendu compte comme elle était nerveuse ? J'ai failli me lever et vous rejoindre.
-Tante, vous allez pas me faire croire que c'est seulement à cause de ça...
-Non, pas seulement à cause de ça; beaucoup d'autres choses, ma chérie, beaucoup d'autres. J'ai vu son visage aujourd'hui et aussi celui d'il y a un mois lors du repas qu'a préparé sa tante Violeta; Nous étions huit et elle était beaucoup plus relâchée. Quand le plat de résistance est arrivé et j'ai vu les cuisses de dinde, je me suis inquiétée. Tu sais bien qu'elle ne les aime pas trop; eh bien, pour que Violeta en se vexe pas, elle a demandé deux petites cuisses, et non pas une, qui aurait été le plus logique. Elle porte deux médaillons autour du cou. Elle ne porte pas de montre. Elle mange toujours à des heures paires et aujourd'hui ça n'a pas été une exception.
-C'est vrai, nous avons mangé à deux heures.
-C'est pour ça que je n'ai pas mangé avec vous, je suis désolée. Trop tard pour moi.
-Mais tante, alors elle est malade !
-Oui, très malade. J'ai parlé avec sa mère ça fait une semaine. Bientôt elle commencera un traitement; ici, à Londres.
-Je ne peux pas le croire -dit-elle stupéfiée.
-C'est dur; mais elle est jeune. Je crois... je crois qu'elle va s'en sortir.
     Mme Coote a pensé quelques instants à sa nièce. La vérité c'est qu'elle remarquait quelque chose d'étrange en elle mais elle ne savait pas quoi. D'un coup elle pensa à cette fois où Lisa avait subitement enlevé un de ses colliers, celui de perles, et les avait comptées minutieusement. Elle s'était mise en colère quand elle avait découvert qu'il y en avait trente-neuf. Elle n'a plus jamais remis le collier et en a acheté un autre à sa place.
-Maintenant c'est le tour d' Askill, tante –dit-elle un peu triste.
-Oui -affirma Mme Peters qui vit la carte et resta silencieuse pendant quelques secondes- Le valet de bâtons.... , lui aussi aurait pu le jouer; au dernier tour, au lieu du valet de coupes. Comme il a souffert, le pauvre Askill ! Il m'a expliqué que son enfance a été très pauvre, triste et malheureuse. Sa mère, qu'il adorait, s'est suicidée. Il a eu une vie très dure. Pauvre homme.
     Un silence angoissant se fit. Ce jeu était en train de devenir un cauchemar.
-Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de tragique en Jeff -commenta Mme Coote inquiète.
                                                                                                                                      
     Mme Peters la regarda tristement. Ensuite elle découvrit la dernière carte.
-J'aurais dû l'imaginer. Coupes. Le quatre de coupes. C'est curieux.
-Je ne comprends rien.
-Peut-être tu n'as pas vu son visage quand tu as servi les boissons au dessert. Tu lui a servi trois verres de cognac sans te rendre compte. Il les a acceptées. Ensuite, presque machinalement, il allait se servir le quatrième. Je crois qu'il a des problèmes avec l'alcool, ma chérie. Ses mains tremblaient, ses yeux semblent malades, il a à peine mangé.
     Elle fit une pause pour ajouter comme s'il s'agissait d'une sentence.
-La dernière carte est celle qui nous indique comment nous sommes ou comment nous nous sentons.
-Je ne crois pas à un telle monstruosité, tante -dit Mme Coote vexée.
-Le temps me donnera raison.
-C'est un jeu bien étrange. Vous êtes sûre que vous l'avez inventé ?
-Oui...-dit-elle avec une voix un peu mystérieuse.
Mme Peters observa sa nièce qui avait un regard provocant. C'est elle qui commenta:
-Je me demande quelle carte auriez-vous laissé. Vous n'êtes pas égoïste, ni tricheuse; ni maniaque; vous n'avez pas beaucoup souffert dans la vie; vous n'avez pas de problème avec l'alcool. Vous devez bien avoir un défaut !
-Bien sûr, comme tout le monde.
     Mme Coote demanda lentement :
-Et ça serait quelle carte, tante ?
-Quand nous ferons une autre partie tu le sauras peut-être. Mais c'est très clair. Sa déduction doit être facile pour toi.
-"Facile ? -pensa Mme Coote- Peut-être l'as d'épées, car un cousin de tante Magda était mort d'un coup de sabre pendant des émeutes en Inde, ou bien le deux d'ors qui pouvait lui rappeler les deux pièces qu'elle avait comme bracelet et qu'elle avait perdu ça faisait longtemps en lui causant un grand ennui”. La vérité c'est qu'elle ne le savait pas. Et elle ne le saurait pas non plus, elle en était convaincue.
-Et que signifient, par exemple....les ors, signifient-ils quelque chose? -demanda Mme Coote intriguée.                                                                                                                                      
-Bien sûr qu'ils veulent dire quelque chose -elle commença à dire lentement- Pour toi, richesse et pouvoir; pour Lisa ce n'est qu'une couleur; pour Askill, par contre, chaleur. Tu n'as pas vu la tête qu'il a fait quand il a joué le neuf d'ors ? Pour lui c'étaient comme neuf soleils brûlants; quant à Jeff, l'aventure, la recherche de l'impossible. Sa lutte.
     Un frisson d'angoisse s'est emparé de Mme Coote.
-Non, ne continuez pas. C'est très dur ce que vous dites, tante.
     Et elle ajouta d'un ton sérieux et d'ennui :
-Je préférerais ne pas savoir ce qu'elles veulent dire pour vous.

                                                  *                   *                     *

     Le lendemain matin, Mme Peters s'est dirigée vers la terrasse comme presque tous les jours et elle rencontra sa nièce qui prenait le petit-déjeuner. Le ciel était un peu nuageux comme le jour précédent.
-Bonjour, Patricia.
-Bonjour, tante Magda. Tu veux prendre quelque chose ?
-Non, merci. J'ai passé une mauvaise nuit.
Mme Coote s'inquiéta :
-Vous vous sentez bien, maintenant ?
-Beaucoup mieux, merci. Tu sais, je pensais à ce que tu m'a dit hier. La carte que je n'aurais pas montré. Je crois que tu es un peu fâchée avec moi, Patricia.
-Non, ce n'est pas vrai.
-Oui, tu l'es. Ça fait très longtemps que je te connais et peut-être sans me rendre compte je le fais mal parfois. A vrai dire nous n'avons pas beaucoup de choses en commun.
     Et elle ajouta explicitement :
-J'ai l'impression que tu es un peu jalouse de moi.
-Alors comme ça, je serais jalouse maintenant ? -lui dit-elle très offensée- Et vous, vous êtes libre de défauts ?
-Tu vois ? Tu t'es rendue compte de ce qui nous est arrivé ? Nous nous sommes disputées à nouveau. Il y a une certaine lutte entre nous. Je sais que, parfois, je fais la maline et cela t'irrite. Alors tu m'attaques et moi j’essaye de me défendre.
     Mme Peters a observé les yeux de sa nièce.
-Tu ne devines pas de quelle carte s'agit-il ?
-Non, tante.
     Un long silence, tendu et mystérieux s'établit.
-Il s'agit.... du deux d'épées -dit Mme Peters.
     Ensuite elle ajouta :
-Je déteste les discussions, Patricia; je ne les supporte pas. Je suis vieille, il me reste peu d'années maintenant. Parfois mes airs de maline m'ont donné plus d'un ennui sans le vouloir. De plus, j'ai offensé la personne que j'aime le plus au monde sans me rendre compte; et cette personne c'est toi, ma chérie.
     Mme Coote la regarda un petit moment puis elle lui sourit. Ensuite elle lui dit très émue:
-J'espère et je désire que nous ne gardions jamais cette carte, ni vous ni moi, tante. À ce propos -commenta-t-elle soudain- La semaine prochaine viennent mon neveu Derek et sa femme. Nous pourrions rejouer, qu'est ce que vous en pensez ? Je suis très intriguée de savoir quelle carte ils ne montreront pas.
-Bon... tu vois....-hésita Mme Peters.
-Il se passe quelque chose ?
-Oui, justement ce soir j'ai eu l'idée d'un autre jeu, mais avec les cartes françaises. 
-Et je peux savoir ce qu'il signifie ? -dit-elle curieuse.
-Non, ma chérie -lui répondit-elle tendrement- attends à qu'ils viennent et quand nous aurons fini la partie et qu'ils seront partis, tu le sauras.

        
                                                                      FIN

MERCI MADAME COOPER (Mark Debrest)

Assis à l'ample terrasse de leur domicile autour d'une table ronde, blanche et spacieuse, Mme Coote, dame automnale aux cheveux rougeâtres qui s'habillait élégamment, regardait sa petite-fille Lisa, une belle jeune de vingt ans, blonde et mince qui, parfois, souffrait de subits accès de mauvaise humeur. Ensuite ses yeux se sont fixés sur le fiancé de sa petite-fille. Il s'appelait Jeff et il était un beau jeune fringant aux cheveux châtains et au regard étrange. Il tremblait un peu. Sûrement les nerfs. C'était la première fois qu'on le lui présentait.
-Je crois que j'ai inventé un nouveau jeu de cartes, Lisa –dit contente Mme Coote qui se trouvait entre les deux jeunes.- Et si on jouait maintenant ?
-Maintenant ?, Aux cartes ? -répondit-elle étonnée.
-Et pourquoi pas ? -répondit Jeff.
-Agité comme tu es ? De plus, ce n'est pas des trucs de vieux ça ? -commenta Lisa un peu nerveuse- Mais nous ne sommes que trois; ça serait très ennuyant. Si tu lui disait à tante Magda, grand-mère ?
-Elle est déjà très vieille. Laissons-la tranquille dans le salon. De plus, je crois qu'elle dort.
-Eh bien, trois personnes pour jouer c'est très ennuyant.-réaffirma-t-elle encore plus énervée.
-Cela n'est pas un problème. Appelons Askill, le valet. Lui, il aime jouer aux cartes autant que moi.
-Je l'appelle -dit Lisa apaisée.
Au bout d'un moment il s'est présenté. C'était un homme d'âge moyen et de calvitie prononcée; bien que son visage, creusé de rides, le faisait plus âgé de ce qu'il était.
-Askill, aimeriez-vous jouer aux cartes avec nous ?
-Madame..., je ne sais pas si je dois...
-Oh, allez Askill, arrêtez vos bêtises !, je sais que vous adorez jouer !
-D'accord Mme Coote, vous êtes très aimable.
-Voilà c'est parfait. Asseyez-vous devant moi, Askill.
-Oui, Madame.
                                                                                                                                           
     Lisa,  qui se trouvait à gauche de sa grand-mère, a pu voir la pendule qui était dans le salon. Elle indiquait, à ce moment-là, quatre heures de l'après-midi.
-Nous jouerons avec les cartes espagnoles. Je distribuerai cinq cartes à chacun -dit Mme Coote.
-Cinq ? -dit Lisa étonnée.
-Oui, Lisa, cinq. Bien que chaque partie n'aura que quatre tours. Ne m'interrompt pas maintenant, je peux me distraire. Alors, le jeu se déroule de la manière suivante : le premier joueur jouera la carte la plus basse; le deuxième doit jouer une autre plus haute; le troisième encore plus haute et le quatrième la plus haute possible. De cette façon le dernier joueur gagnera. Ensuite, on additionnera les numéros de chaque carte et le gagnant aura tant de points. Si, par exemple, le deuxième joueur jouait le même numéro que le premier et le montrait, au moment de compter les points son numéro ne compterait pas. Et voilà tout, compris ?
-Je pense que oui, grand-mère.
-Et toi, Jeff ?
-Parfaitement, Madame.
-Askill ?
-Oui, Madame.
-Eh bien, commençons.
     Mme Coote distribua les cinq cartes à chacun. Sa tante, Mme Magda Peters, depuis son fauteuil, observa la réaction de chacun d'entre eux. Celle de sa nièce, de contrariété; celle de son arrière-petite-nièce, de satisfaction; Askill n'a démontré aucune émotion; celle du jeune Jeff, de sursaut.
-Enfin -soupira Mme Coote-, le premier tour commence. Regardons bien les cartes. Avec attention, avec beaucoup d'attention... Je jouerai en premier, d'accord ? Et après Lisa, vous Askill et Jeff. Avec cet ordre là. Et celui qui gagnera, jouera en premier. Rappelez-vous que les cartes doivent se montrer sur la table, sauf la dernière.
     Le premier tour s'est déroulé de la façon suivante : Mme Coote joua le deux de bâtons; Lisa le quatre d'ors; Askill, le sept d'épées et Jeff, le huit d'ors. Jeff gagna avec vingt-et-un points.
     Le deuxième tour s'est déroulé de cette façon : Jeff joua le six d'ors; Mme Coote, le six de bâtons; Lisa, le huit de coupes et  Askill, le neuf d'ors. Askill gagna avec vingt-trois points.                                                                                                                                
     Le troisième tour a été le plus court : Askill montra le neuf d'épées; Mme Coote, le trois de coupes; Lisa, le roi d'ors et Jeff, le valet d'épées. Lisa gagna avec trente-quatre points.
     Le quatrième tour fut le plus palpitant :
-Maintenant ce serait moi qui devrait gagner, puisque vous avez déjà gagné une partie chacun -dit Mme Coote en plaisantant.
-C'est un jeu très particulier – commenta Lisa- Quand l'as-tu inventé ?
     Mme Coote la regarda quelques instants et lui répondit d'une façon lente et exagérément théâtrale:
-Ça fait très peu...lors d'un de ces après-midi printaniers où l'on se sent seul et on ne sais pas quoi faire...
     Mme Coote repris avec normalité :
-Alors, on continue ?
-Oui, grand-mère. Cette fois-ci c'est moi qui commence.
   Lisa joua le roi d'épées; Mme Coote, le quatre d'épées; Askill, le valet de coupes et Jeff le cavalier de bâtons. Lisa gagna encore une fois avec trente-sept points. C'est elle qui dit surprise:
-J'ai gagné deux parties et je ne peux pas le croire. Ce jeu est moins simple qu'il ne le paraît, grand-mère. Mais il est très court. On ne peut pas jouer une autre partie ?
-Non, Lisa. Ce sera pour une autre fois. Vous devez encore me raconter le voyage que vous avez fait à Paris –dit-elle d'un geste inquiet pendant qu'elle regardait ses cartes.
-Un autre jour vous aurez plus de chance, Mme Coote –dit Jeff pour la consoler.
-Et croire que ce jeu est fruit de mon intellect. La prochaine fois je vous gagnerai tous.
     Les trois sourirent à cause de ce qu'elle avait dit. Ils n'ont pas montré la dernière carte, et entre rires et bavardages ils n'ont pas demandé pourquoi il n'y avait pas un cinquième tour.
     Après, Askill s'est retiré. Mme Coote a parlé vivement avec les deux jeunes. Vers sept heures ils sont partis.
     Quand elle est retournée à la terrasse, elle a rencontré sa tante, Mme Peters qui observait avec curiosité tant les cartes retournées que celles qui ne l'étaient pas. La femme octogénaire était grande, plutôt ronde, aux cheveux blancs, et s'habillait sévèrement en gris.
                                                          
                                                                        *         *         *
                                                                                                                                      
-Tante, après vous m'expliquerez ce jeu bizarre que vous avez inventé.
-Il n'est pas bizarre, Patricia. C'est un jeu très pratique pour certaines observations. Il les confirme.
-Je ne vous comprends pas.
-Écoute et tu le comprendras. Depuis le salon j'ai vu comment vous mangiez et après vous jouiez. J'aime observer les gens... depuis toute petite. Et maintenant retournons les cartes et je te dirai ce qu'elles “disent”.
-Vous ne croyez pas à ce genre de choses, n'est-ce pas ? -dit-elle effrayée.
-Non, non, ma chérie. Je les trouve dangereuses et antinaturelles. Je parle d'autres choses bien plus simples. On n'a pas besoin d'être un illuminé ni d'étudier la signification en elle-même. De plus, les cartes espagnoles sont inoffensives. Celles que vous avez utilisées, c'est Michael, ton petit-fils, qui me les a offertes, juste avant le divorce du prince Andrés... Bien -continua Mme Peters qui regardait sa nièce un peu impatiente- tu veux que je commence par toi, ma chérie ?
-Comme vous voulez, tante.
     Et elle retourna la première carte.
-L'as de coupes... -dit-elle, puis aussitôt elle réfléchit- Tu y allais fort, eh? Bon... hum... je crois que tu as triché... ; même si je le comprends. Tous tes numéros étaient bas.
-Vous avez deviné. J'aurais du la jouer au premier tour, mais je ne l'ai pas fait.
-Ce que je ne comprends pas c'est pourquoi tu devais être la deuxième à jouer. Ça aurait été plus logique qu'après le gagnant, ce soit le joueur de sa gauche qui joue, n'est-ce pas ? -Mme Peters fit une pause pour continuer- Ne le prends pas mal, mais tu as toujours été un peu égoïste, Patricia.
-C'est vrai, tante, mais vous devez le comprendre. Avec les numéros que j'avais, qu'est-ce que vous vouliez ? Que je me ridiculise ?
-Mais c'est seulement un jeu. Tu ne devrais pas le prendre comme ça.
-Oui, je sais, mais je ne peux rien y faire.
-Enfin, c'est la vie. En vérité tu avais des numéros très mauvais. Regardons maintenant la carte de Lisa car je suis très intriguée.
    Ce qu'elle vit ne lui plut pas.
-Je le craignais; elle a laissé le sept d'épées. Elle aurait pu le jouer au deuxième tour, tu sais ? Mais je sais pourquoi elle ne l'a pas joué.
 -Pourquoi ?
-Elle a une phobie maladive des numéros impairs. Quand vous mangiez tous les trois, tu ne t'es pas rendu compte comme elle était nerveuse ? J'ai failli me lever et vous rejoindre.
-Tante, vous allez pas me faire croire que c'est seulement à cause de ça...
-Non, pas seulement à cause de ça; beaucoup d'autres choses, ma chérie, beaucoup d'autres. J'ai vu son visage aujourd'hui et aussi celui d'il y a un mois lors du repas qu'a préparé sa tante Violeta; Nous étions huit et elle était beaucoup plus relâchée. Quand le plat de résistance est arrivé et j'ai vu les cuisses de dinde, je me suis inquiétée. Tu sais bien qu'elle ne les aime pas trop; eh bien, pour que Violeta en se vexe pas, elle a demandé deux petites cuisses, et non pas une, qui aurait été le plus logique. Elle porte deux médaillons autour du cou. Elle ne porte pas de montre. Elle mange toujours à des heures paires et aujourd'hui ça n'a pas été une exception.
-C'est vrai, nous avons mangé à deux heures.
-C'est pour ça que je n'ai pas mangé avec vous, je suis désolée. Trop tard pour moi.
-Mais tante, alors elle est malade !
-Oui, très malade. J'ai parlé avec sa mère ça fait une semaine. Bientôt elle commencera un traitement; ici, à Londres.
-Je ne peux pas le croire -dit-elle stupéfiée.
-C'est dur; mais elle est jeune. Je crois... je crois qu'elle va s'en sortir.
     Mme Coote a pensé quelques instants à sa nièce. La vérité c'est qu'elle remarquait quelque chose d'étrange en elle mais elle ne savait pas quoi. D'un coup elle pensa à cette fois où Lisa avait subitement enlevé un de ses colliers, celui de perles, et les avait comptées minutieusement. Elle s'était mise en colère quand elle avait découvert qu'il y en avait trente-neuf. Elle n'a plus jamais remis le collier et en a acheté un autre à sa place.
-Maintenant c'est le tour d' Askill, tante –dit-elle un peu triste.
-Oui -affirma Mme Peters qui vit la carte et resta silencieuse pendant quelques secondes- Le valet de bâtons.... , lui aussi aurait pu le jouer; au dernier tour, au lieu du valet de coupes. Comme il a souffert, le pauvre Askill ! Il m'a expliqué que son enfance a été très pauvre, triste et malheureuse. Sa mère, qu'il adorait, s'est suicidée. Il a eu une vie très dure. Pauvre homme.
     Un silence angoissant se fit. Ce jeu était en train de devenir un cauchemar.
-Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de tragique en Jeff -commenta Mme Coote inquiète.
                                                                                                                                      
     Mme Peters la regarda tristement. Ensuite elle découvrit la dernière carte.
-J'aurais dû l'imaginer. Coupes. Le quatre de coupes. C'est curieux.
-Je ne comprends rien.
-Peut-être tu n'as pas vu son visage quand tu as servi les boissons au dessert. Tu lui a servi trois verres de cognac sans te rendre compte. Il les a acceptées. Ensuite, presque machinalement, il allait se servir le quatrième. Je crois qu'il a des problèmes avec l'alcool, ma chérie. Ses mains tremblaient, ses yeux semblent malades, il a à peine mangé.
     Elle fit une pause pour ajouter comme s'il s'agissait d'une sentence.
-La dernière carte est celle qui nous indique comment nous sommes ou comment nous nous sentons.
-Je ne crois pas à un telle monstruosité, tante -dit Mme Coote vexée.
-Le temps me donnera raison.
-C'est un jeu bien étrange. Vous êtes sûre que vous l'avez inventé ?
-Oui...-dit-elle avec une voix un peu mystérieuse.
Mme Peters observa sa nièce qui avait un regard provocant. C'est elle qui commenta:
-Je me demande quelle carte auriez-vous laissé. Vous n'êtes pas égoïste, ni tricheuse; ni maniaque; vous n'avez pas beaucoup souffert dans la vie; vous n'avez pas de problème avec l'alcool. Vous devez bien avoir un défaut !
-Bien sûr, comme tout le monde.
     Mme Coote demanda lentement :
-Et ça serait quelle carte, tante ?
-Quand nous ferons une autre partie tu le sauras peut-être. Mais c'est très clair. Sa déduction doit être facile pour toi.
-"Facile ? -pensa Mme Coote- Peut-être l'as d'épées, car un cousin de tante Magda était mort d'un coup de sabre pendant des émeutes en Inde, ou bien le deux d'ors qui pouvait lui rappeler les deux pièces qu'elle avait comme bracelet et qu'elle avait perdu ça faisait longtemps en lui causant un grand ennui”. La vérité c'est qu'elle ne le savait pas. Et elle ne le saurait pas non plus, elle en était convaincue.
-Et que signifient, par exemple....les ors, signifient-ils quelque chose? -demanda Mme Coote intriguée.                                                                                                                                      
-Bien sûr qu'ils veulent dire quelque chose -elle commença à dire lentement- Pour toi, richesse et pouvoir; pour Lisa ce n'est qu'une couleur; pour Askill, par contre, chaleur. Tu n'as pas vu la tête qu'il a fait quand il a joué le neuf d'ors ? Pour lui c'étaient comme neuf soleils brûlants; quant à Jeff, l'aventure, la recherche de l'impossible. Sa lutte.
     Un frisson d'angoisse s'est emparé de Mme Coote.
-Non, ne continuez pas. C'est très dur ce que vous dites, tante.
     Et elle ajouta d'un ton sérieux et d'ennui :
-Je préférerais ne pas savoir ce qu'elles veulent dire pour vous.

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     Le lendemain matin, Mme Peters s'est dirigée vers la terrasse comme presque tous les jours et elle rencontra sa nièce qui prenait le petit-déjeuner. Le ciel était un peu nuageux comme le jour précédent.
-Bonjour, Patricia.
-Bonjour, tante Magda. Tu veux prendre quelque chose ?
-Non, merci. J'ai passé une mauvaise nuit.
Mme Coote s'inquiéta :
-Vous vous sentez bien, maintenant ?
-Beaucoup mieux, merci. Tu sais, je pensais à ce que tu m'a dit hier. La carte que je n'aurais pas montré. Je crois que tu es un peu fâchée avec moi, Patricia.
-Non, ce n'est pas vrai.
-Oui, tu l'es. Ça fait très longtemps que je te connais et peut-être sans me rendre compte je le fais mal parfois. A vrai dire nous n'avons pas beaucoup de choses en commun.
     Et elle ajouta explicitement :
-J'ai l'impression que tu es un peu jalouse de moi.
-Alors comme ça, je serais jalouse maintenant ? -lui dit-elle très offensée- Et vous, vous êtes libre de défauts ?
-Tu vois ? Tu t'es rendue compte de ce qui nous est arrivé ? Nous nous sommes disputées à nouveau. Il y a une certaine lutte entre nous. Je sais que, parfois, je fais la maline et cela t'irrite. Alors tu m'attaques et moi j’essaye de me défendre.
     Mme Peters a observé les yeux de sa nièce.
-Tu ne devines pas de quelle carte s'agit-il ?
-Non, tante.
     Un long silence, tendu et mystérieux s'établit.
-Il s'agit.... du deux d'épées -dit Mme Peters.
     Ensuite elle ajouta :
-Je déteste les discussions, Patricia; je ne les supporte pas. Je suis vieille, il me reste peu d'années maintenant. Parfois mes airs de maline m'ont donné plus d'un ennui sans le vouloir. De plus, j'ai offensé la personne que j'aime le plus au monde sans me rendre compte; et cette personne c'est toi, ma chérie.
     Mme Coote la regarda un petit moment puis elle lui sourit. Ensuite elle lui dit très émue:
-J'espère et je désire que nous ne gardions jamais cette carte, ni vous ni moi, tante. À ce propos -commenta-t-elle soudain- La semaine prochaine viennent mon neveu Derek et sa femme. Nous pourrions rejouer, qu'est ce que vous en pensez ? Je suis très intriguée de savoir quelle carte ils ne montreront pas.
-Bon... tu vois....-hésita Mme Peters.
-Il se passe quelque chose ?
-Oui, justement ce soir j'ai eu l'idée d'un autre jeu, mais avec les cartes françaises. 
-Et je peux savoir ce qu'il signifie ? -dit-elle curieuse.
-Non, ma chérie -lui répondit-elle tendrement- attends à qu'ils viennent et quand nous aurons fini la partie et qu'ils seront partis, tu le sauras.

        
                                                                      FIN